Re: [OFFICIEL] L'ESTAC rachetée par City Football Group
Posté : 04 sept. 2020, 11:49
Pourquoi le Football City Group a racheté Troyes
Une stratégie sportive et commerciale plutôt que financière : avec le rachat de l'ESTAC (L2), officialisé jeudi, la holding de Manchester City poursuit avec la France le tissage de sa toile planétaire. Décryptage avec Bastien Drut et Anthony Alyce.
Jean Le Bail
04 septembre 2020 à 11h05
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Un bon tiers de la L2 - 7 clubs - est désormais aux mains d'investisseurs étrangers. Après Le Havre, Sochaux (2015), Auxerre (2016) et Clermont (2019), Toulouse, Caen et donc Troyes sont passés coup sur coup cet été sous pavillon américain, pour les deux premiers, et émirati pour l'ESTAC. Le club de l'Aube, 4e du dernier Championnat, a officialisé ce jeudi sa prise de contrôle majoritaire par City Football Group (CFG), la holding de Manchester City propriété d'Abu Dhabi United Group (ADUG), le poisson pilote des Emirats arabes unis dans le football mondial.
Après une approche avortée de l'AS Nancy Lorraine, CFG a jeté son dévolu sur un club qui hésite entre l'élite et son antichambre (trois accessions et autant de relégations ces dix dernières saisons), qui recule dans le classement FFF des clubs formateurs (25e sur 36 en 2019-2020) mais possède quelques références en la matière (Blaise Matuidi, Djibril Sidibé ou plus récemment Bryan Mbeumo qui a réussi une première saison intéressante en D2 anglaise, à Brentford).
Préféré à son rival lorrain, l'ESTAC devient ainsi la 10e branche du réseau de clubs de CFG qui s'étend sur toute la planète, à l'exception notable de l'Afrique : Manchester City FC en Angleterre, New York City FC aux États-Unis, Melbourne City FC en Australie, Yokohama F. Marinos au Japon, Montevideo City Torque en Uruguay, Gérone en Espagne, Sichuan Jiuniu FC en Chine, Mumbai City FC en Inde et Lommel SK en Belgique.
« Une acquisition dans la durée et pas un achat avec un objectif de revente dans quelques années »
Bastien Drut, économiste
Où est l'intérêt du CFG à investir en France, en Ligue 2 ? Contrairement aux fonds qui viennent chercher à Toulouse et Caen un retour sur investissement à relativement court terme, « il est vraisemblable qu'il s'agit dans le cas de Troyes d'une acquisition dans la durée et pas d'un achat avec un objectif de revente dans quelques années », décrypte Bastien Drut, économiste et auteur de « L'économie du football au XXIe siècle » (Bréal, juin 2018).
Anthony Alyce, fondateur et rédacteur en chef du site spécialisé EcoFoot, confirme que le premier objectif du rachat n'est pas financier mais sportif : en disposant de clubs satellites, y compris en France désormais, CFG et son navire amiral Manchester City multiplient leurs capacités de détection de joueurs d'avenir.
Trouver des jeunes talents
« En possédant un club professionnel français, CFG pourra plus facilement mener son travail de prospection des jeunes talents en France. CFG pourra également envoyer certains de ses jeunes talents de l'académie de Manchester City à Troyes afin d'enrichir leur parcours de formation. Une politique qui pourrait également aider l'ESTAC à améliorer sa compétitivité sportive. »
A noter toutefois, rappellent nos experts, que cette stratégie n'est pas toujours payante : l'Atlético de Madrid avait par le passé acquis une participation minoritaire au sein du RC Lens dans la même optique. L'Atlético voulait être le club qui rapatrierait dans ses rangs le prochain Raphaël Varane. Mais le modèle déficitaire du RC Lens en L2 contraignait les actionnaires à mettre la main à la poche à l'issue de chaque exercice pour combler les déficits. Stratégie trop coûteuse pour des retombées incertaines, l'Atlético a fini par se désengager du RC Lens.
« Un intérêt également commercial à investir en France »
Anthony Alyce, fondateur du site spécialisé EcoFoot
« CFG a également un intérêt commercial à investir en France, poursuit Anthony Alyce. Lors des dernières saisons, il a pris pour habitude de vendre des packages globaux afin d'attirer davantage d'annonceurs de dimension internationale. » Une stratégie qui a très bien fonctionné lors de la négociation de son dernier contrat équipementier : « En ajoutant quelques clubs satellites dans le deal (Gérone, Melbourne, Torque et Sichuan Jiuniu), il est parvenu à signer un contrat de 65 M£ par saison avec Puma. Un montant qui a permis à Manchester City un bond en avant considérable : son précédent contrat avec Nike était évalué à 20 M£... »
Représentant un marché de consommateurs à fort pouvoir d'achat, la France sera un atout supplémentaire pour CFG pour vendre des offres packagées aux annonceurs. Même si une montée de l'ESTAC en Ligue 1 sera nécessaire pour satisfaire pleinement un tel objectif. Est-ce le but des investisseurs ? Le club aura-t-il de nouveaux moyens pour y parvenir ?
Batlles va rester l'entraîneur de Troyes. (L. Argueyrolles/L'Équipe)
Batlles va rester l'entraîneur de Troyes. (L. Argueyrolles/L'Équipe)
La L1, « pas une obsession »
« La montée en L1 peut être un "plus" mais ne sera pas une obsession absolue, avance Bastien Drut. En Espagne, Gérone, détenu par CFG, a été relégué en D2 dès la deuxième saison de sa prise de contrôle. Les moyens financiers déployés ne permettront sans doute pas de concurrencer le PSG ! Ensuite, il ne faut pas oublier que le CFG est détenu à 12 % par le fonds de private equity Silver Lake et à 10 % par des entreprises publiques chinoises. On peut donc imaginer d'autres types de collaboration pour Troyes, par exemple des partenariats avec la Chine. »
« Les objectifs des décideurs de CFG seront rationnels, prolonge Anthony Alyce. Ils ne chercheront pas à faire de l'ESTAC une locomotive de Ligue 1. Installer le club dans l'élite grâce notamment à un modèle de formation performant serait déjà une belle réussite pour eux. »
Une dimension géopolitique
Enfin, il ne faut pas éluder la dimension géopolitique de ce rachat, observe encore Anthony Alyce. « Investir dans le football, c'est nouer d'importantes connexions avec les élites économiques et politiques locales voire nationales. Et les différentes puissances du Golfe ne veulent pas laisser le champ libre au rival qatari (au PSG). Bahreïn, par exemple, vient de prendre une participation minoritaire au Paris FC. N'oublions pas que le maire de Troyes est François Baroin, un homme politique très influent au niveau local mais aussi national. »
Verra-t-on un jour Lionel Messi au Stade de l'Aube ? Sans doute pas sur la pelouse avec le (probable futur) maillot bleu ciel de l'ESTAC (l'actuelle tunique du club est d'un bleu bien plus foncé que celui des « Skyblues »). Non, si Manchester City venait à finaliser le transfert du génial Barcelonais, sa fin de carrière aurait bien davantage de chances de s'achever du côté de la MLS et de New York City FC, à 6 000 kilomètres de là.
publié le 4 septembre 2020 à 11h05
Une stratégie sportive et commerciale plutôt que financière : avec le rachat de l'ESTAC (L2), officialisé jeudi, la holding de Manchester City poursuit avec la France le tissage de sa toile planétaire. Décryptage avec Bastien Drut et Anthony Alyce.
Jean Le Bail
04 septembre 2020 à 11h05
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Un bon tiers de la L2 - 7 clubs - est désormais aux mains d'investisseurs étrangers. Après Le Havre, Sochaux (2015), Auxerre (2016) et Clermont (2019), Toulouse, Caen et donc Troyes sont passés coup sur coup cet été sous pavillon américain, pour les deux premiers, et émirati pour l'ESTAC. Le club de l'Aube, 4e du dernier Championnat, a officialisé ce jeudi sa prise de contrôle majoritaire par City Football Group (CFG), la holding de Manchester City propriété d'Abu Dhabi United Group (ADUG), le poisson pilote des Emirats arabes unis dans le football mondial.
Après une approche avortée de l'AS Nancy Lorraine, CFG a jeté son dévolu sur un club qui hésite entre l'élite et son antichambre (trois accessions et autant de relégations ces dix dernières saisons), qui recule dans le classement FFF des clubs formateurs (25e sur 36 en 2019-2020) mais possède quelques références en la matière (Blaise Matuidi, Djibril Sidibé ou plus récemment Bryan Mbeumo qui a réussi une première saison intéressante en D2 anglaise, à Brentford).
Préféré à son rival lorrain, l'ESTAC devient ainsi la 10e branche du réseau de clubs de CFG qui s'étend sur toute la planète, à l'exception notable de l'Afrique : Manchester City FC en Angleterre, New York City FC aux États-Unis, Melbourne City FC en Australie, Yokohama F. Marinos au Japon, Montevideo City Torque en Uruguay, Gérone en Espagne, Sichuan Jiuniu FC en Chine, Mumbai City FC en Inde et Lommel SK en Belgique.
« Une acquisition dans la durée et pas un achat avec un objectif de revente dans quelques années »
Bastien Drut, économiste
Où est l'intérêt du CFG à investir en France, en Ligue 2 ? Contrairement aux fonds qui viennent chercher à Toulouse et Caen un retour sur investissement à relativement court terme, « il est vraisemblable qu'il s'agit dans le cas de Troyes d'une acquisition dans la durée et pas d'un achat avec un objectif de revente dans quelques années », décrypte Bastien Drut, économiste et auteur de « L'économie du football au XXIe siècle » (Bréal, juin 2018).
Anthony Alyce, fondateur et rédacteur en chef du site spécialisé EcoFoot, confirme que le premier objectif du rachat n'est pas financier mais sportif : en disposant de clubs satellites, y compris en France désormais, CFG et son navire amiral Manchester City multiplient leurs capacités de détection de joueurs d'avenir.
Trouver des jeunes talents
« En possédant un club professionnel français, CFG pourra plus facilement mener son travail de prospection des jeunes talents en France. CFG pourra également envoyer certains de ses jeunes talents de l'académie de Manchester City à Troyes afin d'enrichir leur parcours de formation. Une politique qui pourrait également aider l'ESTAC à améliorer sa compétitivité sportive. »
A noter toutefois, rappellent nos experts, que cette stratégie n'est pas toujours payante : l'Atlético de Madrid avait par le passé acquis une participation minoritaire au sein du RC Lens dans la même optique. L'Atlético voulait être le club qui rapatrierait dans ses rangs le prochain Raphaël Varane. Mais le modèle déficitaire du RC Lens en L2 contraignait les actionnaires à mettre la main à la poche à l'issue de chaque exercice pour combler les déficits. Stratégie trop coûteuse pour des retombées incertaines, l'Atlético a fini par se désengager du RC Lens.
« Un intérêt également commercial à investir en France »
Anthony Alyce, fondateur du site spécialisé EcoFoot
« CFG a également un intérêt commercial à investir en France, poursuit Anthony Alyce. Lors des dernières saisons, il a pris pour habitude de vendre des packages globaux afin d'attirer davantage d'annonceurs de dimension internationale. » Une stratégie qui a très bien fonctionné lors de la négociation de son dernier contrat équipementier : « En ajoutant quelques clubs satellites dans le deal (Gérone, Melbourne, Torque et Sichuan Jiuniu), il est parvenu à signer un contrat de 65 M£ par saison avec Puma. Un montant qui a permis à Manchester City un bond en avant considérable : son précédent contrat avec Nike était évalué à 20 M£... »
Représentant un marché de consommateurs à fort pouvoir d'achat, la France sera un atout supplémentaire pour CFG pour vendre des offres packagées aux annonceurs. Même si une montée de l'ESTAC en Ligue 1 sera nécessaire pour satisfaire pleinement un tel objectif. Est-ce le but des investisseurs ? Le club aura-t-il de nouveaux moyens pour y parvenir ?
Batlles va rester l'entraîneur de Troyes. (L. Argueyrolles/L'Équipe)
Batlles va rester l'entraîneur de Troyes. (L. Argueyrolles/L'Équipe)
La L1, « pas une obsession »
« La montée en L1 peut être un "plus" mais ne sera pas une obsession absolue, avance Bastien Drut. En Espagne, Gérone, détenu par CFG, a été relégué en D2 dès la deuxième saison de sa prise de contrôle. Les moyens financiers déployés ne permettront sans doute pas de concurrencer le PSG ! Ensuite, il ne faut pas oublier que le CFG est détenu à 12 % par le fonds de private equity Silver Lake et à 10 % par des entreprises publiques chinoises. On peut donc imaginer d'autres types de collaboration pour Troyes, par exemple des partenariats avec la Chine. »
« Les objectifs des décideurs de CFG seront rationnels, prolonge Anthony Alyce. Ils ne chercheront pas à faire de l'ESTAC une locomotive de Ligue 1. Installer le club dans l'élite grâce notamment à un modèle de formation performant serait déjà une belle réussite pour eux. »
Une dimension géopolitique
Enfin, il ne faut pas éluder la dimension géopolitique de ce rachat, observe encore Anthony Alyce. « Investir dans le football, c'est nouer d'importantes connexions avec les élites économiques et politiques locales voire nationales. Et les différentes puissances du Golfe ne veulent pas laisser le champ libre au rival qatari (au PSG). Bahreïn, par exemple, vient de prendre une participation minoritaire au Paris FC. N'oublions pas que le maire de Troyes est François Baroin, un homme politique très influent au niveau local mais aussi national. »
Verra-t-on un jour Lionel Messi au Stade de l'Aube ? Sans doute pas sur la pelouse avec le (probable futur) maillot bleu ciel de l'ESTAC (l'actuelle tunique du club est d'un bleu bien plus foncé que celui des « Skyblues »). Non, si Manchester City venait à finaliser le transfert du génial Barcelonais, sa fin de carrière aurait bien davantage de chances de s'achever du côté de la MLS et de New York City FC, à 6 000 kilomètres de là.
publié le 4 septembre 2020 à 11h05