Entretien exclusif avec le président de l’Estac Edwin Pindi : « Un travail de reconquête qui prendra du temps »
Nommé PDG de l’Estac fin septembre, Edwin Pindi a pris ses fonctions mi-octobre. Pour sa première prise de parole médiatique, il nous a accordé un grand entretien. Première partie : les grands chantiers du club troyen.
Edwin Pindi, quand vous avez été recruté par le City Group, l’Estac était en transition entre la relégation sportive de juin et le repêchage en Ligue 2. Cette situation ne vous a-t-elle pas refroidi ?
(Ferme) Non, non. J’irai même plus loin. Les premiers contacts avec City Group remontent précisément au mois de juin. À ce moment-là l’Estac est en National et on ne peut pas présager des futurs déboires des Girondins de Bordeaux. Ce qui importait pour moi, c’était le projet, pas le niveau de compétition de l’équipe.
Justement, qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de l’Estac ?
J’ai une âme de développeur et le projet de reconstruction et de réadaptation par rapport à un passé proche m’a vraiment intéressé. La priorité, c’était de se remettre en mode Ligue 2, alors que nous étions programmés pour le National, et trouver de l’adhésion autour de notre objectif.
La relégation a acté une fracture avec l’opinion publique et les supporters. Retrouver l’adhésion du public, est-ce votre premier gros chantier ?
C’était, c’est vrai, quelque chose d’essentiel, parmi d’autres choses. Et là, j’étais dans mon rôle. Le président est là pour impulser, faire comprendre le projet du club. L’Estac ne peut pas fonctionner en cercle fermé, mais doit s’ouvrir et s’intégrer à son territoire, en prendre la mesure au sens large. Je pense d’abord à la vie interne au club, à l’association (Estac), au monde politique, économique, à nos partenaires, nos supporters, aux médias. Je m’efforce de créer une synergie entre toutes ces composantes. Tout est lié.
Pour y parvenir, il était important d’être un président qui préside au quotidien et qui soit présent ?
Incarner le projet, devenir une figure locale à qui les gens puissent s’identifier, c’est l’idée que je me fais de la fonction.
Le club a besoin de « recoller les morceaux » avec le public aubois. Est-ce que cela passera uniquement par l’équipe fanion et ses résultats, ou y a-t-il d’autres leviers à actionner ?
Les résultats peuvent faciliter et accélérer le processus, qui prendra du temps, j’en suis conscient. Ce qui sera également important, ce sont toutes les actions périphériques, qui existent déjà et qui sont nombreuses. J’en veux pour preuve la soirée des clubs amateurs que nous parrainons, en lien avec Troyes Champagne Métropole, qui s’est déroulée mardi. Ce sont des moments de partage extraordinaires. Voir tous ces enfants heureux aux côtés des joueurs professionnels, on revient à l’essence même du football. C’est une relation très symbolique de ce que fait le club et qui pourra, je l’espère, réconcilier le public avec son équipe et ramener les supporters au stade. Ce sont des choses, au-delà du sportif, en lesquelles je crois et qui fonctionnent. Si on est sincère.
Quels objectifs vous ont été fixés par l’actionnaire ?
Le premier objectif, il est clair, c’est de se maintenir en Ligue 2. Il passe forcément par le sportif. J’ai été très attentif au recrutement, en lien avec City Group et les gens de l’encadrement technique. Ensuite, on doit continuer à travailler sur notre formation. On est dans un club qui travaille bien et qui forme des joueurs. Dernièrement contre Laval, nous avions cinq joueurs du centre de formation qui ont terminé la rencontre, ce n’est pas anodin. Enfin, l’ambition englobe les relations économiques et l’impact des relations de l’Estac sur le territoire, pour en devenir l’un des acteurs.
On a le sentiment que le projet du City Group à Troyes n’a toujours pas été bien perçu et compris…
Mon souci est justement de donner de la clarté et de la visibilité à ce sujet. Le projet se symbolisera par le futur centre de vie du club, qui regroupera des locaux pour la partie administrative, pour le secteur professionnel et pour le centre de formation. Il regroupera l’ensemble des entités du club. City a bâti un plan sur dix ans. C’est important de le rappeler, parce que l’actionnaire a une vision pour l’Estac, avec des moyens humains et techniques. L’idée, ensuite, est d’avoir une équipe qui joue le plus haut possible. Mais pas forcément en Ligue 1. L’équipe doit donner du plaisir avant tout et donner la possibilité à nos jeunes de s’émanciper. Cela peut se faire quel que soit le niveau. Enfin, il faut le dire, nous sommes dans une économie du football et la vente de joueurs en fait partie. C’est notre modèle. Et les deux sont liés.
Ce centre de vie, où sera-t-il construit ?
(Sourire) On y travaille. C’est l’un des sujets sur lesquels j’ai rapidement été impliqué à mon arrivée à Troyes, en collaboration étroite avec les collectivités. On espère que pour le premier trimestre 2025 on pourra avancer.
Vous avez évoqué un plan sur dix ans. On en est presque à la moitié. Est-on encore dans les temps ?
On est sur du long terme, je le répète. Aujourd’hui, l’Estac sort déjà des joueurs, il le faisait bien avant l’arrivée de City Group. Pour continuer dans cette voie, se donner plus de chances d’y parvenir, il est important de se doter de structures plus performantes, de mettre toutes les composantes du club dans les meilleures conditions pour être encore meilleur et progresser.
On a parfois mis en cause le fonctionnement du club version City Group, qui donne le sentiment d’avoir occulté l’histoire du foot troyen…
Ce n’est pas le cas. Il y a une histoire, une vraie identité locale ici. Si j’ai rejoint ce projet, ici, c’est parce que je suis sensible à ces valeurs, à ce passé, à ce que représente le club. On l’a ressenti à travers la déception des gens, ces dernières années, par rapport aux résultats sportifs, cela a eu un impact dont nous avons conscience. Aujourd’hui, une de nos préoccupations majeures est d’avoir à nouveau du monde au stade. C’est un travail de reconquête qui prendra du temps. On cherchera d’abord à ramener les passionnés. Si tu aimes le foot, ta ville, ton département, tu ne peux pas ne pas revenir pour soutenir ton équipe. Les joueurs mouillent le maillot, une équipe est en train d’émerger, de montrer ses progrès, c’est tout le travail de Stéphane (Dumont). C’est comme cela qu’on gagnera en estime générale et que les tribunes se rempliront à nouveau. Cela ne se fera pas du jour au lendemain.
À deux pas du Stade de l’Aube, il y a une enceinte qui accueille régulièrement 3 à 4 00 personnes pour des matches de motoball. Il y a parfois moins de monde au Stade de l’Aube, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Je suis arrivé depuis peu, je n’ai pas eu l’occasion de m’y rendre (au Suma), mais j’en ai entendu parler, bien sûr. Je suis pressé de découvrir et de comprendre. Je pense, dans une ville comme Troyes, qu’il y a de place pour qu’un autre sport émerge. Ce n’est pas incompatible. Mais cela veut dire aussi beaucoup sur le territoire. Finalement, les gens attendent des choses simples, au travers de ce sport qui est moins connu que le football, mais qui renvoie à des valeurs qui correspondent au territoire.
Edwin Pindi, vendredi, l’Estac reçoit le dernier, Martigues. Victoire impérative ?
C’est un match important. Il n’y a jamais de victoire impérative car on ne sait jamais comment une saison tourne. On veut poursuivre notre dynamique actuelle. Cela n’a pas été évident de sortir de la zone de relégation. On en est encore tout proche, puisque quatre équipes (du 14e au 17e) sont à égalité, avec quinze points. Ce match est donc important, mais ce n’est pas la fin du championnat. On a disputé quinze rencontres, il en reste deux sur la phase aller. C’est le dernier match de l’année à domicile en championnat (l’Estac recevra ensuite Metz en Coupe). On espère avoir du monde au stade. On sent que les supporters sont derrière nous mais j’aimerais bien voir un stade encore plus garni. Il n’y a qu’ensemble qu’on y arrivera.
Avez-vous été rassuré par les deux derniers mois de compétition ?
Cela a commencé avant, avec le travail réalisé à l’intersaison. Stéphane (Dumont) est arrivé juste avant la reprise et on a vu des choses rapidement. On n’a pas eu de chance lors de plusieurs rencontres, à Dunkerque ou à Annecy. Les bases étaient là mais elles ne se matérialisaient pas par des points, ce qui est le plus difficile. Le travail est rassurant, à nous de garder de la continuité, de prendre des points. Le championnat est très homogène, très serré, Rodez est 9e avec 19 points.
Justement, une nouvelle belle série troyenne permettrait de se projeter plus haut. Le maintien est-il aujourd’hui l’unique objectif ?
On était en National, on doit faire preuve d’humilité. Aujourd’hui, je ne parlerais que de maintien. On veut un maintien le plus vite possible. Ce n’est pas un manque d’ambition. Mais il faut être terre à terre, faire les choses par étapes. On était en National (il répète), donc l’objectif c’est de se maintenir en L2 le plus tôt possible.
Quelle importance l’équipe doit-elle accorder à la Coupe de France ?
Ce que j’ai dit aux joueurs, c’est que l’objectif minimal était de se qualifier pour les 32es de finale. Car c’est là qu’on peut avoir l’opportunité potentielle d’accueillir un club de Ligue 1. On a tiré Metz, ce sera un beau match de Ligue 2. Mais ce qu’on veut avec cette Coupe de France, c’est se faire plaisir. C’est une compétition dans laquelle les joueurs peuvent se lâcher, la qualification se joue sur un match : on peut voir du beau football, avoir du monde au stade, se connecter avec nos spectateurs… (Il insiste). On a une équipe qui a été renouvelée, qui a des résultats, qui se bat, venez avec nous ! J’ai envie de voir les gens heureux au Stade de l’Aube.
Les jeunes ont de bons résultats, les U19 jouent en Gambardella dimanche (au Paris FC). Le projet sportif de l’Estac passe-t-il en priorité par sa jeunesse ? Parfois, celle-ci n’a-t-elle pas été mise trop en avant ?
C’est une question d’équilibre. La jeunesse et la formation sont importantes. L’objectif affiché n’est pas de gagner la Gambardella. On veut aller le plus loin possible mais le plus important, c’est de faire percer ces jeunes en équipe professionnelle. Ensuite, pour s’exprimer chez les pros, les jeunes ont besoin, à côté, de joueurs mûrs et rompus au championnat. Il faut un mélange des deux. On n’est pas dans un projet uniquement tourné vers la jeunesse, ni uniquement vers l’équipe pro.
Au vu des investissements consentis par le City group, la Ligue 1 est-elle obligatoire pour le modèle économique de l’Estac ?
Pas nécessairement. La Ligue 1 subit aussi des difficultés économiques. Ce qui est impératif, c’est de trouver sa propre économie, avec ses propres spécificités. Par exemple, pour des clubs qui jouent tous les ans la Coupe d’Europe, celle-ci leur est indispensable. Ce n’est pas le cas de l’Estac, on n’a pas cette prétention (il rigole). Notre modèle passe par l’économie locale : avoir des partenaires, des supporters. On doit aussi avoir une politique de ventes de joueurs, ce sont des actifs. Il n’y a pas de division indispensable, simplement d’être dans une division professionnelle ! Entre une très belle saison en Ligue 2 et une mauvaise saison en Ligue 1, le delta n’est pas si important. Si l’Estac doit retrouver la Ligue 1, on doit y être prêt. C’est pour cela qu’on travaille sur tous les aspects en même temps. L’Estac, c’est un club, pas uniquement une équipe professionnelle. Une équipe peut monter, toucher les droits TV de la Ligue 1, mais si c’est pour redescendre immédiatement, cela peut avoir des conséquences importantes sur le long terme. Nous, on veut construire, avec une vision du territoire et le soutien des supporters et partenaires, la formation… Et essayons d’avoir les meilleurs résultats, peu importe la division, tant qu’elle est professionnelle. Donc pas de descente en National !